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mercredi 3 février 2010

Le sac à main rouge

Elle déambule dans les couloirs, demandant à chaque porte, qu'on lui rende son sac rouge. Longiligne et gracieuse Marina est pourtant dans un état pitoyable. Sans âge et édentée on lui a redonné son dentier. C'est pire, il tombe et rend inaudible la plupart de ses paroles. Ses cheveux gris sont longs et maigres. Elle persiste à vouloir les sécher en vrac, pour leur donner du volume. Le résultat ne fait qu'accentuer son air dément. Des restes de rouge sur les ongles, l'hôpital ne fournit pas de dissolvant; Penser à en acheter la prochaine fois que je vais aux courses. Sur son pyjama dépareillé elle a mis un gilet à frou-frou qui lui donne un air de princesse Russe déchue. Lorsqu'elle fume, il ne lui manque que le porte cigarette, elle garde le geste précieux.

Le ton monte régulièrement elle est dans le déni de la maladie et s'oppose à tout. Régulièrement, quand elle recrache ses médicaments, nous sommes obligés de lui faire une injection contre son gré. J'exécute ce geste en serrant les dents, je ferme les écoutilles pour ne pas entendre ses hurlements. Elle dort quelques heures. Puis tambourine sur sa porte, elle a démonté sa chambre, a uriné partout.

Au staff, je propose qu'on lui rende son sac rouge et ses vêtements personnels pour lui redonner quelques repères et un brin de dignité. Le psychiatre me rappelle qu'elle a déjà fugué quelques jours après son arrivée. D'où la prescription du pyjama. Oui, mais bon...

Bon, d'accord. Marina est ravie d'apprendre que je vais lui rendre son sac rouge. Elle me suit en faisant des entre-chats. Je vérifie le contenu. Un vrai sac de femme puissance dix. Un fouillis invraisemblable. Du maquillage en vrac, des bouts de rouges à lèvre, des cigarettes brisées, des morceaux d'articles découpés, des bons de réduction, des briquets colorés, un peigne où il manque deux dents sur cinq, des miettes de gâteaux, un tube de crème pour les mains débouché qui a enduit le fond du sac, un petit couteau oups j'enlève, un portable version 95 genre cabine téléphonique hs, un bouchon de lavabo avec sa chaînette, des bijoux de pacotille, des lettres jaunies et là, au milieu de tout ce fourbi, une photo. Marina à 25 ans. Une vraie star de cinéma digne d'Ava ou Marilyn.
"C'est vous !?" "Ben qu'est ce que tu crois poulette ! Oui, c'est moi !" "Qu'est ce que vous êtes belle." " Et tu le vois bien que je ne suis pas folle, je suis une princesse, je te dis, j'arrête pas de vous le dire ! Je veux retrouver mon Prince ! Sortez moi de là !" Le prince en question est un homme violent et alcoolique en cours de procès pour avoir battu Marina presque à mort.
"Écoutez Marina, voilà votre sac rouge, et attendez, je vais vous donner vos vêtements." Marina sourit, ses yeux brillent d'impatience. Grand moment de solitude, à la vue du sac d'habits. Quelques vêtements qui furent certainement chics un jour. Froissés, miteux, tachés, déplumés sentant la naphtaline et le renfermé. Bon tant pis, elle a l'air si heureuse de les revoir. Elle s'habille en tourbillonnant, s'ajuste, redresse la tête et les épaules et d'un geste gracieux secoue les fausses plumes de son pull troué.
Il n' y a pas à dire, elle est transformée.
Attendrie, je regarde Marina repartir dans le couloir, fière, le sac rouge à son bras, ses "frou-frou" et sa démarche de star quelque peu titubante en regard des traitements qui restent encore inefficaces sur la phase maniaque.
mercredi 20 janvier 2010

A l'Ouest, l'homme qui venait de l'Est.

Préparez vous, un patient agité arrive avec la Police d'ici un quart d'heure ! Pour une fois nous ne sommes pas mis sur le fait accompli. Je n'ai pas le temps de dire ouf, que le patient est là hurlant, entouré de quatre policiers baraqués, franchement pas aimables. Le patient hurle de terreur en fait. Nos tenues blanches ne l'apaisent pas vraiment. Nous n'avons pas d'autre solution que de le contentionner dans une chambre d'isolement dénuée de tout mobilier, une bonne dose de neuroleptiques dans les fesses. Je crois que je ne m'y habituerai jamais. C'est franchement inhumain, mais il est vrai que c'est parfois ingérable autrement sur l'instant.

Nous n'avons aucune idée de l'identité du patient. Nous l'appellerons M. Xa. Il est admis sous contrainte, chez nous en psychiatrie, secteur fermé, car il s'est montré violent avec la Police. Il squattait une cage d'escalier depuis des jours. Les policiers sont intervenus à la demande des locataires de l'immeuble.
Le lendemain, nous ne pouvons toujours pas l'approcher. Il parle dans un mauvais anglais, soutenu d'un accent slave. Son seul discours est "I'have immunity","My name is secret". Il refuse de manger et boire, pensant que nous allons l'empoisonner. "Poison" répète-t-il. Après maintes négociations, dans un anglais tout aussi approximatif que le sien, il accepte de la nourriture sous vide et un jus de fruit cacheté. Il ne mange pas tout de suite. D'abord il déplace tout sur son plateau l'organisant à sa manière, les écritures des compotes et des yaourts toutes dans le même sens, les sachets de sucre reposant sur le rebord du plateau bien droits. Il essuie la cuillère à trois reprises. Il ouvre le pain et le coupe en petits morceaux regardant minutieusement à l'intérieur. Il ne supporte pas qu'on le touche et hurle dès qu'on s'approche. Il comprend enfin que nous voulons juste le détacher pour qu'il puisse aller aux toilettes. Entouré des hommes du service il va aux wc, puis à la douche, il est très sale. Il refuse de se déshabiller et prend sa douche en pyjama. Il accepte, je ne sais par quel miracle, de mettre un pyjama propre et sec en suivant.

Et là, commence l'interrogatoire avec le psychiatre qui tente de poser un diagnostic. Echec, il s'en tient toujours aux mêmes phrases stéréotypées. Nous ne savons rien de lui, ni même de quoi il souffre. On l'observe soliloquer seul dans sa chambre, il se balance nerveusement d'un pied sur l'autre il est halluciné. Les traitements sont injectés de force. C'est horrible. Il ne répond pas à ceux ci. A une dose pareille, nous, nous serions scotchés pour des jours. Lui il résiste, se montrant toujours aussi violent dès qu'il nous voit.
Nous inspectons ses affaires personnelles à la recherche d'un indice, pouvant nous renseigner sur son identité. Sa veste porte un logo d'une société en PACA. Nous recherchons la dite société sur Internet. Il s'avère que c'est une société fabriquant des explosifs pour l'armée ! Branle-bas de combat ! Le directeur de la société ne comprend pas comment c'est possible. Il ne lui manque aucun de ses agents, et leurs vestes de travail sont règlementées avec des matricules. Aucun matricule sur la veste de Mr Xa. Le mystère reste entier, les hypothèses d'espionnage et autres scenarii sont dans toutes les têtes. L'armée s'en mêle et enquête, la police revient pour une séance photos et les interrogatoires restent caduques. M. Xa ne déroge pas d'un millimètre de ses réponses habituelles. Il a l'immunité, son nom est secret, il a faim. C'est avec la nourriture que nous tentons de négocier car c'est la seule chose qui l'intéresse. Rien à faire.
Nous n'allons pas le faire jeuner jusqu'à ce qu'il parle. Nous sommes des soignants. Pour ma part, je lâche l'affaire, il semble très atteint, je n'ai pas besoin de savoir comment il s'appelle pour le prendre en charge. J'arrive à établir un climat de confiance. Avec moi il accepte de prendre son traitement oralement, plus besoin de le forcer et le piquer. Un jour, il accepte de participer à une activité thérapeutique que je propose. Il se joint au groupe, ne parle pas, reste sur la réserve mais comprend la consigne qui est de découper et de coller des images sur le thème de l'Automne. Il s'applique et son tableau est très joli. Il refuse de s'exprimer dessus. Je propose que chacun signe son tableau, avec derrière la tête l'idée que spontanément il signera de son nom... Pas bête la guêpe ! :). Consciencieusement il prend le stylo et commence à écrire un magnifique O. L'air de rien, je jubile. Et là, il continue par un K, puis s'arrête et me regarde en souriant, OK, ok, ok répète t-il à tue tête... Argh !

A ce jour, c'est à dire deux mois et demi plus tard. Nous ne savons toujours rien sur lui, mise à part qu'il viendrait d'un pays de l'Est en regard de son accent. Il a été transféré dans une unité de long séjour, il est calme et compliant. Il s'appelle toujours M. Xa, il a une trentaine d'années. L'enquête continue au delà de nos frontières. Le diagnostic posé est semble t-il une schizophrénie. A moins qu'il ne soit, un véritable espion qui joue parfaitement la comédie. J'en doute...
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