Elle déambule dans les couloirs, demandant à chaque porte, qu'on lui rende son sac rouge. Longiligne et gracieuse Marina est pourtant dans un état pitoyable. Sans âge et édentée on lui a redonné son dentier. C'est pire, il tombe et rend inaudible la plupart de ses paroles. Ses cheveux gris sont longs et maigres. Elle persiste à vouloir les sécher en vrac, pour leur donner du volume. Le résultat ne fait qu'accentuer son air dément. Des restes de rouge sur les ongles, l'hôpital ne fournit pas de dissolvant; Penser à en acheter la prochaine fois que je vais aux courses. Sur son pyjama dépareillé elle a mis un gilet à frou-frou qui lui donne un air de princesse Russe déchue. Lorsqu'elle fume, il ne lui manque que le porte cigarette, elle garde le geste précieux.
Le ton monte régulièrement elle est dans le déni de la maladie et s'oppose à tout. Régulièrement, quand elle recrache ses médicaments, nous sommes obligés de lui faire une injection contre son gré. J'exécute ce geste en serrant les dents, je ferme les écoutilles pour ne pas entendre ses hurlements. Elle dort quelques heures. Puis tambourine sur sa porte, elle a démonté sa chambre, a uriné partout.
Au staff, je propose qu'on lui rende son sac rouge et ses vêtements personnels pour lui redonner quelques repères et un brin de dignité. Le psychiatre me rappelle qu'elle a déjà fugué quelques jours après son arrivée. D'où la prescription du pyjama. Oui, mais bon...
Bon, d'accord. Marina est ravie d'apprendre que je vais lui rendre son sac rouge. Elle me suit en faisant des entre-chats. Je vérifie le contenu. Un vrai sac de femme puissance dix. Un fouillis invraisemblable. Du maquillage en vrac, des bouts de rouges à lèvre, des cigarettes brisées, des morceaux d'articles découpés, des bons de réduction, des briquets colorés, un peigne où il manque deux dents sur cinq, des miettes de gâteaux, un tube de crème pour les mains débouché qui a enduit le fond du sac, un petit couteau oups j'enlève, un portable version 95 genre cabine téléphonique hs, un bouchon de lavabo avec sa chaînette, des bijoux de pacotille, des lettres jaunies et là, au milieu de tout ce fourbi, une photo. Marina à 25 ans. Une vraie star de cinéma digne d'Ava ou Marilyn.
"C'est vous !?" "Ben qu'est ce que tu crois poulette ! Oui, c'est moi !" "Qu'est ce que vous êtes belle." " Et tu le vois bien que je ne suis pas folle, je suis une princesse, je te dis, j'arrête pas de vous le dire ! Je veux retrouver mon Prince ! Sortez moi de là !" Le prince en question est un homme violent et alcoolique en cours de procès pour avoir battu Marina presque à mort.
"Écoutez Marina, voilà votre sac rouge, et attendez, je vais vous donner vos vêtements." Marina sourit, ses yeux brillent d'impatience. Grand moment de solitude, à la vue du sac d'habits. Quelques vêtements qui furent certainement chics un jour. Froissés, miteux, tachés, déplumés sentant la naphtaline et le renfermé. Bon tant pis, elle a l'air si heureuse de les revoir. Elle s'habille en tourbillonnant, s'ajuste, redresse la tête et les épaules et d'un geste gracieux secoue les fausses plumes de son pull troué.
Il n' y a pas à dire, elle est transformée.
Attendrie, je regarde Marina repartir dans le couloir, fière, le sac rouge à son bras, ses "frou-frou" et sa démarche de star quelque peu titubante en regard des traitements qui restent encore inefficaces sur la phase maniaque.



